Je me souviens…(clin d’oeil à Pérec, un des mes écrivains phare). D’une exposition qui fut pour moi un déclic, ou plutôt un re-déclic. Elle se tenait il y a de cela un an (décembre 2017), à la galerie municipale du Pradet ( près de Toulon). Elle avait pour thème « Terre et mer – contrepoint pictural », et présentait le travail récent de deux artistes, Renaud Jobin et Patricia Vasseur.  il s’agit de deux artistes confirmés. Deux artistes que je connais bien puisque je les avais exposés il y a quelques années dans la galerie que j’avais alors à Marseille. Et que j’ai retrouvés à la favur justement de cette exposition (d’où le déclic et le re-déclic). A noter que Patricia Vasseur, à un tournant de sa carrière, a été l’élève du premier.

Contrepoint ou contraste…Et pourtant tous deux ont fait le choix de travailler ensemble. Ensemble ils se collètent à a dure réalité du travail sur le vif, face à « Mère Nature » qu’ils vont traquer chevalet etattirail sur le dos, en vrais pêcheurs d’images. Ils nous donnent leur propre version antipodique même de modèles identiques. Et cette confrontation est des plus fructueuses. 

Renaud Jobin nous présentait tout d’abord une volée de tableaux présentant arbres et forêts. Le côté terrien de l’expo. L’arbre est à la mode, et ce n’est que justice ; on lui prête maintenant, outre sa force, sa résilience, immémoriales, des stratégies propres de survie, d’expansion, une forme de pensée même. Pourquoi pas ? Les arbres de Jobin sont en tout cas dignes, majestueux, respectables. Au reste quoi qu’il en soit, arbres ou autres sujets, on reconnaît sa « patte », que ceux qui le suivent depuis longtemps retrouvent d’emblée. Une prise de distance. C’est-à-dire, comme il l’affirme lui-même volontiers, des sujets qui sont là plutôt comme des motifs – des prétextes ?-, à nous donner à découvrir un espace pictural, que la large place laissée à la toile nue « que sa blancheur défend » fait ressortir encore davantage, le tout composant une ensemble dont chacune des parties n’est qu’un élément, ne prenant son sens que par rapport à la totalité. Donc le conseil implicite qu’il nous donne, à nous public, est le suivant : ne vous concentrez pas trop sur tel ou tel détail, ou même sur le sujet, dépassez votre propre perception, entrez dans l’opération mentale dont le tableau n’est que le résultat. Pas toujours facile, on peut en convenir, tant notre vision est impérieuse, vorace notre appétence d’émotion.

En « tête de gondole », un éclatant amandier en fleurs, attaqué au couteau de manière ostensible

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Amandier en fleur -huile sur toile – 100 x 100 cm

car on en voit les stigmates, d’une grande complexité de couleurs, même si le blanc y domine. Là, emporté par ce qu’il voit, Jobin se trahit lui-même : le sujet arbre triomphe de toutes les prudences et constructions mentales que l’artiste s’emploie généralement à édifier et qu’il revient au regardeur de retrouver, à l’écoute d’une harmonie générale du tableau. Et nous avons une petite symphonie en blanc majeur, d’où l’émotion n’est pas absente, aveu ou faiblesse rares chez Jobin. Sans oublier les taches brunes qui flanquent le sujet central, conférant à l’amandier, la prééminence requise. L’émotion de la vie printanière, triomphant de toutes les morts cycliques. Mais attention, la raideur des branches sombres nous rappelle à l’ordre implacable des choses, à moins que ce ne soit un subtil renvoi à des modèles mémoriels (comme certains cerisiers de Van Gogh ou la géométrie des estampes japonaises). Chez lui, il faut toujours se méfier car l’homme a un sûr métier et a beaucoup regardé et médité ses classiques. Avant de continuer, une digression sur la technique employée par l’artiste : la plupart des toiles exposées sont travaillées au couteau. Ce qui n’apparaît pas à la première vue. Un couteau manié et traité avec la délicatesse d’un pinceau, ce qui réclame dextérité et nombreux retours, en utilisant aussi la technique du glacis, traité lui aussi au couteau, là où l’impression de volume, ou une nuance particulière doivent être apportés.

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Paysage de la Haute Melle – huile sur toile – 80 x 100 cm

La toile suivante, toute récente, intitulée Paysage de la Haute-Melle, nous transporte dans un autre environnement, plus dense et touffu, le cadre cher à tant de peintres, de haute ou plus récente époque, celui du bosquet, où toutes sortes de verts palpitent et bruissent, (on notera l’espèce de tornade verte sur la gauche du tableau, utile contrepoids, mais pied-de-nez à l’approche purement « réaliste »), avec une route qui file –tranquillement tout de même (je hais le mouvement qui déplace les lignes pourrait redire, après Baudelaire, notre peintre)- vers l’horizon. Un horizon à peine entrevu, plutôt dissimulé. A la droite, d’autres frondaisons au vert un peu moins soutenu, et, tapi tout au fond de cette verdaison, un pan de mur gris taupe, et brun, surmonté d’une fine bande orangée figurant le toit, qui à lui seul décentre la vision et l’enrichit. Une large plaque de vert centrale dégringole de cet ordonnancement, et débouche sur la toile nue qui encadre et enserre le décor, tout en libérant le regard. Un tableau extrêmement construit et en même temps extrêmement déconstruit grâce au vide de la toile. Comme pour nous dire, « ne vous laissez pas surprendre par l’image paisible de ce bout de forêt que vous trouvez si beau ! ». Mais on n’est pas obligé non plus de le suivre jusqu’où, dans son exigence, il veut nous conduire. On a le droit de s’arrêter à la pure sensation de paix, de calme volupté que dégage ce morceau si bien ordonné de paysage.

Le tableau voisin nous installait dans la clarté et les ombres de sous-bois, d’où les raides fûts s’élancent ; on se laisse séduire par les jeux de lumière d’un soleil frappant de biais. Grâce aux blancs de la toile brute laissés entre les arbres, ceux-ci respirent, acquièrent chacun leur singularité propre. L’humus lui-même est rapidement brossé à grands traits ocres, ce qui peut faire naître l’impression de contraste entre les deux niveaux, l’inférieur, celui du sol, et l’éthéré, rendu lui, plus en détail. A côté, un amandier sur fond bleu –le même sujet que celui de l’entrée, traité en format « paysage »- nous offre un contrepoint ; il n’a plus ni fleurs ni feuilles, et l’artiste insiste, comme à plaisir pour nous montrer combien un même sujet peut nous réserver de motifs différents, sur l’entrelacs des branches nues et noires. Heureusement, le fond bleu, la large place laissée à la toile blanche permettent de sertir le sujet, le sauvant de la tristesse, et lui conférant la vie qui, sinon, serait en train de s’enfuir.

Si nous nous tournons du côté droit de la salle, après une transition apportée par un tableau représentant la baie des Embiez, nous trouvons là le thème de la marine sur lequel les deux artistes ont planché de concert. Même morceau de plage croqué en même temps, et c’est là le défi. Jobin l’a relevé en traitant le thème par une étonnante série de petits tableaux (portant le même titre de

« mar vivo », le nom de la plage où les deux artistes ont travaillé, chacun des tableaux étant identifié en outre par leur date de production) jouant sur le contraste entre le calme absolu presque minéral d’une baie – on a envie de dire plutôt lacustre, cette mer immobile !- délimitée par le trait de la ligne d’horizon, d’une horizontalité sans faille, implacable, et la fuite vers la rotondité de la grève sableuse qui l’enserre, où l’ocre domine, grève qui se dissout dans le blanc de la toile. On distingue donc trois plans, de surface inégale dans chacun des tableaux, le plus lisse, le plus plat, le plus figé des trois étant celui de la mer, paradoxe à relever. Le ciel, avec ses nuages finement traités, y tient son rang de surplomb (l’inverse d’un « ciel à la Boudin » ou des tableaux flamands où les ciels écrasent le sujet). Un surplomb que je n’hésite pas à qualifier de métaphysique. Au-dessus et au-delà. Un surplomb qui se garde d’envahir le champ visuel. Ces tableaux qui semblent presqu’anodins, il faut s’astreindre à les regarder longtemps, ensemble et pas séparément. Ils ne se livrent pas au premier regard, ni venu. Le mouvement se trouve, dans la succession de chacun des instants de jour et d’atmosphère, déclinés dans chacun des tableaux, dans le contraste apporté par les nuances de couleurs – de la mer, des grèves, des bosquets qui délimitent à ses deux bords, la baie. Tels des épisodes successifs d’une même narration, ils ne prennent vraiment leur sens que regardés à la suite. Et c’est devant eux que je comprends peut-être le mieux la nature aristocratique de l’œuvre de Jobin –qui travaille, tel Stendhal jadis, pour les « happy few ». C’est une sorte de « fugue en baie mineur » que nous donne l’artiste. A nous d’en retrouver le fil conducteur…

Puis, en reprenant avec les yeux du souvenir le parcours de l’exposition, c’était la partie de Patricia Vasseur. Dans la seconde salle de la galerie, plus petite, aux murs de pierre brute, et presqu’intimiste. Et c’est là qu’on pouvait parler de contraste, entre ces deux-là.

Nous faisait face, superbe, une grande toile (en format « paysage ») présentant une mer déchaînée, colérique, profonde et noire.

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Mer sombre – huile sur toile – 90 x 155 cm

Patricia dira de cette toile, qui lui a coûté de longues heures de travail et qu’elle a faite en atelier, à la différence des autres toiles, qu’elle a d’abord commencé par une première couche de noir. Ce tableau nous conte l’histoire d’une lutte. Les vagues tressautent et s’entrechoquent, avec leur collerette d’écume aspirant la rare lumière que les cieux bouchés consentent à laisser filtrer. Mer et ciel se confondent dans un horizon menaçant. Il y a là, un jeu changeant, fluide, d’ombre et de lumière qui illustre parfaitement, dans son opposition voulue, la nature de « miroir infini » de nôtre âme que Baudelaire avait diagnostiqué dans la mer, tantôt notre consolatrice, tantôt reflet impitoyable de nos angoisses. Patricia Vasseur sait se mettre à l’unisson de ces messages divers que nous captons dans notre face à face avec l’élément marin.

Il y avait plus d’une vingtaine de toiles accrochées, en fait une quinzaine si on excepte les tout petits formats qui se présentent comme des croquis de retour en atelier. A noter que certains de ces « retours » sont peints sur un support original, des radioscopies médicales récupérées auprès de cabinets médicaux. Parmi les petits formats, on remarquera celui, très attachant, dont les tonalités d’ocre, de bruns de rouge, nous évoquent sables et terres, seule incursion de l’artiste hors élément marin. La mer est donc l’acteur central de ses tableaux, bien sûr. Mais on peut se demander, à voir la grande variété des traitements, si au-delà du thème, ce n’est pas une succession d’états de peinture ou d’états d’âme auxquels s’attache Patricia Vasseur.

Emergent de l’ensemble quelques souvenirs rétiniens plus frappants que d’autres.

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Mer grise – huile sur toile – 50 x 100 cm

Une « mer grise », en ressort d’abord. Un gris au sein duquel les blancs éclatent, grâce aux vagues qui charrient des algues rougeâtres. L’horizon est parfaitement dessiné, les nuages se découpent nettement dans leur immatérialité. Juste au dessous, une autre mer saisie sans doute au même moment. Les teintes en sont plus vives ; l’artiste s’est efforcée avec succès de rendre la subtilité des variations de couleur des algues affleurant sur la grève. L’agitation ripuaire, rendue par les vagues, tranche heureusement avec la sérénité du large. On admire spécialement la justesse, la finesse, du reflet de la lumière voilée d’un ciel nuageux sur la mer, au loin. Une mer calme et comme assoupie. Matière à rêverie infinie, une rêverie qui s’ancrerait dans un réel bien présent.

Mais foin de la pause bienvenue! Non loin, un tableau ménageait une utile transition, nous montrant dans les tonalités vertes dont parfois la mer est si prodigue, une mer admirablement centrée avec une ouverture de focale sur l’infini du ciel, un ciel paisible et blanc. Là tout n’est qu’ordre et beauté…Oui, mer, tu sais aussi dans ta labilité, nous transmettre cette paix que ton doux bercement des vaguelettes caressant la grève (une grève qu’on devine toute proche en-deçà du tableau), rythme si bien. C’est tout ce composite de sensations et de sentiments que nous transmettait la toile. Transition, car à côté, nous étions en plein maelström maritime.

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Mer carrée – huile sur toile – 60 x 60 cm

Là, plus de ciel pour apaiser ou relativiser le drame marin. Nous sommes dans l’antre de la turbine infernale. Tout n’est que mouvement, agitation, frénésie. La dominante est le vert sombre, le pinceau est vif, rapide, les trois saccades centrales bleutées, comme autant d’énormes virgules en marquant le thème dominant. Curieusement, ce n’est pas dans notre mémoire picturale qu’il faudrait chercher des comparaisons ou correspondances (on en trouverait à la rigueur dans la série des Monet de Belle-Ile), mais dans l’univers musical. Ecoutez la mer de Debussy – dialogue du vent et de la mer- et vous comprendrez. Force et concentration au centre du tableau, agitation un peu vaine, frétillement à la périphérie. Voilà l’instantané que nous offre ce tableau. Du grand art ! Et une grande jouissance de couleurs.

Comme Renaud Jobin, Patricia Vasseur avait su ménager ses effets dans son accrochage (et c’est un art véritable que celui de l’accrochage – rien n’y doit être laissé au hasard, ni l’espace immédiatement contigü au tableau, ni les « voisins » tableaux qui doivent se répondre autant que possible, en tout cas ne pas se nuire). Un an après, il est difficile, même avec le support des photos prises sur le moment, de revisiter l’exposition, halte après halte.

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Mer bleue – huile sur toile – 50 x 100 cm

J’ai le souvenir, que je souhaite partager ici, d’une mer d’un bleu intense, comme réconciliée, au-delà de l’animation des vagues venant caresser le littoral. Le format s’y prête : la mer s’étale de tout son long, prend toute la place, ne laisse au ciel qu’une portion congrue, et la ligne d’horizon conserve jusqu’à l’extrême pointe l’intensité de son bleu au point qu’elle en vient à jouer avec son horizontalité, comme pour brouiller les pistes. Le ciel se venge dans les reflets très ténus de lumière qu’il renvoie, jouant un discret jeu de miroir sur un pan du tapis maritime, que seul l’œil attentif, « qui écoute », distinguera.

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Mer bleue – huile sur toile – 51 x 65 cm

Une « mer abstraite »  (ci-dessus) avait aussi capté mon attention. La rêverie déborde alors son sujet, et nous avons une riche palette de tonalités bleues. Mais on risque de se perdre un peu dans la juxtaposition des teintes, sans trouver de vrai fil directeur à la pensée organisatrice. La mer ne semble plus être que prétexte.

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Mer pâle – huile sur toile – 51 x 65 cm

Et à côté de celle que j’ai appelé la mer abstraite, une autre version « deux dimensions » appuyée, une « mer pâle » apparaissait étonnante, épatante même : la mer s’y fait mur. L’artiste a choisi de ne pas privilégier la notion de profondeur, d’étendue, de lointain et de jouer la proximité, et l’effet de bloc vertical frappant l’œil. On se plait à l’accord des couleurs, le blanc qui domine joue subtilement avec le gris du ciel, qui occupe un petit tiers du tableau. Ce mur, ou plutôt rideau festonné en son lé d’écume qui vient effleurer l’ocre sable est-il une invite à lever ce rideau et à chercher « l’être au-delà du mur » ? Nous n’irons sans doute pas jusque-là, mais on peut oser la question tant parfois nos propres rêveries face à la mer prennent ce tour étrange. S’il descend de ce tableau, l’œil s’amuse, se repose, d’un petit format aux couleurs contrastées dans des formes stylisées : nous sommes là, vraiment dans un paysage de bord de mer. Mais en un jour sans exaltation solaire, ni tempétueuse, comme morne. C’est aussi cela la contemplation marine, nous le savons bien. 

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Deux marines – diptyque – huile sur toile encadrement bois – 40 x40 cm

Il y a eu aussi un duo de petites toiles au format oblong identique, dont l’artiste a, de manière avisée fait plus tard un diptyque, une palette colorée voisine et doivent se « lire » en complémentarité. Comme si celui du bas figurait le gros plan du premier. Mais, la ruse, s’il y en avait jamais, n’en n’est pas une : la bande bleue supérieure n’est pas, comme au-dessus, la mer, mais le ciel (voyez les traits verticaux du pinceau). Et le mouvement, vallonné, de la houle y est différent : pas d’écume, mais des traces de courants plus profonds avec des surgissements de formes bizarres qui semblent des coques de crustacés géants….

Enfin, une œuvre sur support radio, présentant une riche palette de bleus, ce bleu « Yves Klein » dans

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Mer – radio – huile sur support radio – 35 x25 cm

lequel l’œil voluptueusement, se repaît, clôturait élégamment l’exposition, en forme de point d’orgue.

Mais manière aussi de nous rappeler d’où nous venons (la mer/mère nourricière du règne du vivant), qui nous sommes (les parties du squelette en palimpseste sur le support radio ), et où nous allons (le noir sidéral ou mortuaire). Ces réflexions de postace pourraient paraître gratuites, et presque malvenues lorsque l’on connaît la personnalité joyeuse, solaire, de Patricia Vasseur, si une bonne partie de son oeuvre n’abordait pas justement de telles thématiques, comme à son corps défendant. Mais de cela, nous aurons le loisir de reparler….