Aldo Bahamonde est un artiste chilien, vivant en Espagne, depuis 1988. Il est actuellement dans le plein de sa maturité (54 ans). Il a choisi la voie difficile pour un peintre, en tout cas de nos jours, celle de la figuration. Après des études à la Faculté des Beaux-Arts de Madrid, il a poursuivi sa route solitaire, non sans grandes difficultés au début. Puis, petit à petit, il a gravi les échelons de la notoriété. Il est désormais un peintre reconnu ( coté) dans son domaine, bien qu’il se tienne à l’écart des grands flux médiatiques, avant tout occupé de son travail.

baha
Aldo Bahamonde

Je l’ai connu par le hasard des rencontres, qui fait (souvent) si bien les choses. Une amie, qui l’apprécie et le connait depuis longtemps m’a parlé de lui. J’ai vu ses œuvres sur son site (http://www.aldobahamonde.es) puis j’ai vu quelques uns de ses tableaux sur la seule galerie française qui lui ait consacré une exposition lui et conserve à titre permanent des tableaux de lui (www.artdutemps-drome.com)  et là, j’ai été séduit, bien davantage que par les visuels sur le site. Tant il est vrai que la peinture parle d’elle-même et que ses messagères, les images dont on est abreuvés, ne disent pas le tout. Et cette remarque s’applique de manière particulière au travail de Bahamonde, allez savoir pourquoi. Sans doute parce qu’une fois devant une de ses « toiles » (qui sont en fait réalisées la plupart du temps sur support de bois), on ne peut qu’être frappé de la perfection du travail, la construction rigoureuse, la force immédiate et en même temps réflexive. En regardant les images de ses tableaux, parfois on se dit « bon, mais c’est tellement réaliste que ça pourrait aussi bien être une photographie », et c’est ce qu’on ne se dit plus tout face au tableau. Peut-être à cause du côté charnel et sensuel de la matière picturale dont use Bahamonde, une peinture à la fois lisse, comme soyeuse, et en même temps dense, pas du tout diluée, qui évoque les Toscans du Quattrocento italien (filiation assumée, et même revendiquée). Les Italiens ont un terme pour décrire une telle qualité, la « morbidezza », à mi-sens entre douceur et sans aspérités. Nous y sommes en plein. Une approche au premier degré de la matière peinte creuse évidemment l’écart avec la représentation photographique, tout entière tournée vers le sujet/objet capturé par l’objectif.

Ropa colgada (le linge qui sèche) – huile sur bois – 80 x 190 cm

J’ai choisi, comme introduction  (hormis la « mise à la une », qui parle d’elle-même),  à dessein la plus « objective » et neutre de ses œuvres, de facture récente, cette enfilade de pièces de lingerie accrochées à un fil. L’acteur invisible, évidemment, c’est le vent, qui insuffle sa dynamique au tableau. L’artiste s’aventure là dans des terres nouvelles (si on excepte un tableau relativement ancien, intitulé « lévitation », où on voit, là encore à l’exemple de tant de maîtres classiques (ou plus récents comme Dali), un jeune homme propulsé dans les airs), car en règle générale, Bahamonde est dans la quête de l’ordre, de l’installation d’une durée propre au tableau, et donc la rupture d’avec le temps et le mouvement.

Les thèmes de sa peinture sont là aussi conformes à la tradition : portrait, paysages, « natures mortes » (qu’on appelle en espagnol « bodegon », ou taverne, car au départ, les objets représentés faisaient une large place aux aliments et boissons installés dans un cadre collectif, festif), scènes de genre…

 

la classe de Lucas – huile sur panneau de bois -160 x 110 cm

Lucas est le fils d’Aldo, désormais âgé de 16 ans, et donc un « grand ado ». Nul doute qu’il ne se reconnaîtrait qu’à peine dans ce tableau, où il ne figure pas au premier plan, mais à la place de choix, celle du « témoin privilégié », le regardant-regardé comme on jargonnerait aujourd’hui, dans le coin de droite, celui qui observe la scène et en même temps nous regarde, comme s’il était dedans-dehors. Aldo assume ainsi explicitement le clin d’oeil aux peintres de la haute école (voyez par exemple les Menillas de Velasquez) qui, très souvent, se portraituraient dans un coin du tableau. Et, connaissant le lien très fort existant dans ce cas précis, entre le père et le fils, nul doute qu’à travers Lucas, c’est lui même, l’artiste, qu’il installe dans le tableau. Voilà donc une scène tout ce qu’il y a de plus ordinaire, une classe enfantine. Le désordre apparent des positions des enfants, les jouets qui jonchent le sol, l’informalité des vêtements « bien de notre temps »…Ce premier regard est trompeur, ou insuffisant. Il faut s’arrêter à la construction rigoureuse, presque implacable du tableau, rythmée par la triade centrale, et les à l’arabesque des regards enfantins qui suivent une trajectoire complexe, presque antinomique de la construction géométrique dessinée par la disposition des enfants. Il faut disséquer aussi la subtile harmonie des couleurs, aux tonalités chaudes et en même temps comme tamisées, à l’égal de la lumière douce qui irradie l’ensemble. Et de cette addition de points de détail émerge, telle une finale symphonique, l’atmosphère globale du tableau.  Bahamonde a beaucoup peint et dessiné les enfants. D’abord les siens, puis leurs amis. On sent une affinité particulière entre le monde du peintre et celui de l’enfance. Affinité qui dépasse les clichés habituels sur ce monde particulier.
(A suivre)